A peine l’entrée de la Cité Véron franchie, on se trouve dans un autre univers. Depuis toujours Simon aime ce passage du bruit au silence, de la foule du boulevard au calme de la ruelle déserte. Dès le premier pas, les larges pavés gris, la verdure qui s’échappe des jardins, l’absence de voitures, donnent l’impression de franchir le linteau d’un sanctuaire. En avançant, le bruit du boulevard s’estompe progressivement pour laisser place au bruit sec des talons sur les pavés. Tout appelle au silence ; si l’on entre avec quelqu’un, on se met à chuchoter sans en avoir conscience. Et puis, l’odeur du lilas, ou des roses, se superpose au bruit du vent dans les feuillages. En prêtant l’oreille, on entend alors une bribe de conversation, un « bonjour », un « au revoir », puis un portail qui grince, une porte qui claque, une fenêtre qui se ferme. En dix mètres on passe du tumulte de la ville à la quiétude du village : un rideau s’écarte pour mettre un visage sur ces bruits de pas, une porte se pousse pour préserver une intimité, un téléphone sonne. Ici, on vit calmement, on ne hausse pas la voix. Un peu plus loin, Simon aperçoit un homme dans le jardin qui jouxte la maison de John Stoke ; il semble tailler ses rosiers. En passant devant son portail, Simon ose un timide « bonjour ». L’homme ne répond pas. Lorsque Simon sonne chez les Stoke, il entend la porte d’entrée du voisin qui se referme.
La compagne de John Stoke l’accueille avec le sourire. Simon l’avait prévenue de sa venue. Elle semble plus reposée que lors de sa première visite. Simon cherche dans ses yeux une indication sur son état d’esprit, mais ne décèle rien de tangible. Son regard est toujours à demi absent. A peine assise dans le salon, elle lâche :
- Vous ne m’aviez pas dit que vous pensiez que John avait une double vie ?
- Ca n’est qu’une hypothèse, vous savez. Simon pense lui expliquer que le titre de son article n’est pas de lui, mais y renonce ; après tout elle n’a aucune raison de le croire, et puis c’est bien son nom qui est au bas de la page…
- Vous vouliez me parler ? reprend-elle
- Oui, en fait, je voulais justement vous expliquer pour le titre…
- Ah ?
- Euh… je voulais vous dire qu’il est ridicule ce titre car nous n’avons aucune preuve. Et, je vous présente nos excuses.
- C’est le journal qui vous envoie ?
- Non, c’est une démarche personnelle. Il hésite… et puis : bon, je préfère finalement vous le dire ; voilà, je n’ai pas écrit ce titre, d’ailleurs je ne vous l’avais pas lu quand je vous ai appelé.
- Oui, pourquoi ?
- Parce que je ne savais pas alors ce qu’il serait.
- Comment ça ?
Simon s’en veut déjà d’avoir engagé cette explication, alors qu’il ne souhaitait pas donner trop de détails. Il reprend :
- C’est compliqué… les journalistes écrivent les articles, et peuvent proposer un titre, mais le rédacteur en chef a toute latitude pour l’adapter ou le modifier en fonction des autres articles de la Une, ou de l’actualité.
- Et qu’aviez-vous proposé ?
- Rien. Je sais que la plupart du temps, ça n’est pas mon titre qui est choisi…
- Mais vous, que pensez-vous de cette hypothèse ? je veux dire la double vie de John ?
- J’en pense… que ça n’est pas impossible mais qu’à ce stade, nous n’en savons rien. Enfin, je parle en particulier pour mon journal.
- Qui enquête sur la mort de John ?
- Beaucoup de monde : la Police Judiciaire, Scotland Yard, les services secrets de l’ambassade, et puis quelques autres personnes.
- Connaissez-vous Elen Ward ?
- C’est la personne de l’assurance de l’ambassade ?
- Oui, c’est ce qu’elle m’a dit. Elle est venue me voir la semaine dernière.
- Je l’ai rencontrée. Elle ne semble pas en savoir plus que nous, répondit Simon.
Après un moment de silence, elle ajoute :
- Accepteriez-vous de travailler avec elle pour essayer de reconstituer l’emploi du temps de John ?
Simon est surpris :
- Pourquoi ? elle vous l’a demandé ?
- Non, mais j’ai confiance en vous deux, et je serais heureuse que vous acceptiez.
- Qu’est-ce qui vous fait penser que nous nous entendrons ? reprit Simon.
- Vous ne semblez pas chercher la même chose que les autres. Elle baisse la tête.
- C’est-à-dire ? interroge Simon.
- Toutes les personnes que j’ai vues à ce jour, veulent s’assurer que je ne divulguerai pas d’informations sur John, en particulier à propos de son travail à l’ambassade. Elen Ward et vous semblez chercher ce qui s’est réellement passé.
Simon, secoue calmement la tête de haut en bas, en la regardant. Il lui dit :
- Quelle est votre nom ?
- Sylvie, répondit-elle. Je ne veux pas en dire plus pour le moment.
- Je vais voir avec Elen, Sylvie ; et je vous tiens au courant.
En quittant la maison, Simon pose une dernière question à Sylvie :
- Pourquoi avez-vous confiance en moi ?
- Votre article, et puis… votre voix. Elle donne confiance. Et j’en ai besoin en ce moment.
En rejoignant le boulevard, Simon répète dans sa tête : mes mots et ma voix, comme toujours…
Le soir même, en sortant du journal, il appelle Elen et lui propose de diner ensemble pour lui expliquer la demande de Sylvie. Elle lui donne rendez-vous dans un pub anglais, rue Montmartre ; Elen explique qu’elle a besoin d’entendre parler anglais, et de boire une bonne bière ajoute-t-elle avec malice. Elle a les yeux qui brillent dans la semi-obscurité de l’établissement. Simon est toujours gêné lorsqu’elle plonge son regard dans le sien. Il baisse la tête, ou la regarde furtivement, avant de feindre d’être attiré par les allées et venues autour du bar. Elen écoute Simon raconter sa discussion avec Sylvie, et accepte avec enthousiasme de collaborer avec lui. Simon semble, lui, plus réservé et Elen le voit :
- Mais toi, es-tu d’accord Simon ?
- Bien sûr, bien sûr. Il marque un temps d’arrêt, et puis : t’a-t-elle dit pourquoi elle avait confiance en toi ?
- Non.
- Et toi ? demande Elen.
- Euh… non, non.
- De toute façon, je sens qu’on va bien travailler ensemble. D’ailleurs j’ai du nouveau, dit Elen. L’ambassade m’a révélé qu’ils étaient sur le point de porter plainte pour détournement de fonds contre une employée.
- Ah, bon ? Mais quel rapport avec Stoke ? interroge Simon.
- Et bien, cette personne était, comment dire, très proche de John Stoke.
- Une maitresse ?
- Je ne sais pas, mais on les voyait souvent ensemble, ils semblaient pour le moins très proches.
- Intéressant, dit Simon. Tu en sais plus sur cette histoire de détournement ?
- Pas encore. J’ai rendez-vous demain matin avec le directeur financier, c’est comme ça qu’on dit en France ?
- Oui. Bon, on verra, c’est une piste. De mon côté je vais essayer de voir mon ami Pierre, il est substitut du procureur, il a peut-être du nouveau ?
Le repas se passe calmement. Simon se veut plus silencieux, il a le sentiment d’avoir monopolisé la parole l’autre soir chez Basem. Il cherche plutôt à en savoir un peu plus sur Elen. Mais elle se livre peu. Elle finit par lui dire qu’elle est américaine, et qu’elle habite Londres depuis deux ans. La compagnie d’assurances pour laquelle elle travaille est basée à Boston, et lui a proposé un poste à Londres. Elle couvre l’Union Européenne, spécialement les ambassades britanniques. Simon cherche à savoir si les Etats-Unis lui manquent, elle répond après un moment de silence que certaines choses lui manquent mais qu’elle est globalement heureuse de sa vie en Europe. Elle reste toutefois discrète sur ce qui lui manque. Simon en profite pour lui dire son amour des Etats-Unis, où il a travaillé trois ans ; c’était son premier boulot de correspondant. Il était à Washington, où il a rencontré son ami Kevin, un musicien de jazz. Elen lui dit son admiration pour les gens qui vivent et travaillent dans le monde, leur capacité d’adaptation la fascine. Et puis :
- Les gens comme toi, j’en rencontre beaucoup dans les ambassades, ont une vision très humble du monde. Ils sont tolérants, ouverts, comprennent mieux les choses, les évènements.
- Je ne suis pas sûr que ce soit toujours le cas, dit Simon. J’ai aussi rencontré beaucoup d’intolérance, d’idées préconçues, et de regards biaisés sur le monde ; y compris dans les ambassades, ajoute Simon avec un petit sourire.
- Tu as sans doute raison, je suis naïve, j’ai tendance à voir le bien partout, dit-elle en baissant les yeux.
- Ca n’est pas un défaut, Elen. C’est plutôt réconfortant de savoir qu’il y a des gens comme toi.
Elen ne répond pas. Elle est songeuse. Et puis, comme pour se secouer :
- Est-ce que tu prends des photos, quand tu es en poste à l’étranger ?
- Ah, les photos… dit Simon en soupirant profondément.
- Tu n’aimes pas ça ?
- Oh si, au contraire, j’adore les photos, et les photographes. C’est juste que je n’arrive pas à prendre de photos.
- Même avec des appareils tout automatique ? avance candidement Elen.
- Simon sourit. Ca n’est pas un problème de technique ; comment t’expliquer ? Je n’arrive pas à photographier les gens. Je fais des paysages, mais ils sont toujours vides. Je ne sais pas si tu connais ce photographe japonais Masataka Nakano, il a fait des photos de Tokyo absolument désertes, vides de toute vie humaine. C’est étrange, pas un regard, pas une âme, on dirait que le temps est comme suspendu, figé. Sans doute parce que c’est le Japon, ces photos me font penser à Hiroshima. Et bien, mes photos sont un peu comme ça ; sauf que moi c’est parce que je n’arrive pas à affronter le regard des autres à travers un appareil photographique. Or, ce qui m’intéresse en photo ce sont les gens, leur regard surtout.
- C’est étonnant. Est-ce que tu sais pourquoi tu n’y arrives pas ?
- Ca doit venir de mes yeux, je pense. Je ne sais pas… Et toi tu aimes la photo ?
- Euh, oui, enfin, je n’y connais pas grand-chose. Je n’ai même pas d’appareil photo, dit–elle en souriant.
Elen semble troublée par cette révélation. Simon, lui, cherche à changer de sujet, mais ne sait que dire. Alors, il dit quelque chose qui lui semble stupide avant même d’en avoir prononcé tous les mots :
- En tout cas, avec les yeux que tu as, tu ne devrais pas avoir de problème avec la photo, toi.
Elen pâlit, et baisse les yeux ; très vite, une larme descend doucement le long de sa joue. Simon reste muet et immobile. Elen se lève et disparait au fond du pub. Maintenant, c’est Simon qui est pâle. Au bout de quelques minutes, elle se rassoit en face de lui. Elle est triste. Simon lui demande pardon, et explique que ses mots sont absurdes. Elen sourit avec compassion. Et puis, en posant sa main sur celle de Simon, elle dit doucement :
- Tu n’y es pour rien, Simon. C’est juste que… tu vois ces yeux là, comme tu dis, m’ont causé pas mal de problèmes. Mais, tu as raison, il vaudrait peut-être mieux que je les cache derrière un appareil photographique. Elle se force à sourire.
Simon, reste immobile ; il ne sait plus que dire. Ils restent un moment comme ça, sans parler. Pour la première fois, Simon a le sentiment de regarder quelqu’un dans les yeux. Intensément.