Le week-end s’annonce pluvieux, un de ceux que Simon n’aime pas. Il se lève à la même heure qu’un jour de semaine en ce samedi, une vieille habitude. Après avoir avalé son verre de jus d’orange, il se retrouve devant son image dans le miroir de la salle de bain. Il regarde ce visage rond qui l’a toujours intrigué. Des cheveux bruns, mi-longs, qui cachent le haut de ses oreilles, un front étroit souligné par de petits sourcils bien séparés, juste au dessus d’un regard marron. Les cils sont longs. Il s’attarde sur ces yeux qui lui semblent indifférents. Il essaye de plonger dans son propre regard : qu’y a-t-il dans les yeux de Simon ? qu’y voient les autres ? Lui, n’y voit rien… Il continue à explorer : le nez est droit et plutôt long, enfin c’est ce que disait sa mère. Les lèvres sont bien dessinées, pulpeuses dit Claire, et un menton arrondi souligne l’ensemble, comme un trait de fusain. Il se regarde à nouveau, et se dit : qui est-ce ? Est-ce le visage de mon père, d’un journaliste, d’un homme qui n’aime pas ce qu’il fait, de celui qui est toujours amoureux de Claire, ou de celui troublé par Elen ? Les mots de John Stoke raisonnent soudain dans sa tête: « Je ne sais plus qui je suis… ». Simon a souvent cette impression aussi, de ne pas savoir qui il est. Il cherche une réponse dans le miroir, dans ces petits yeux marrons, dans ce visage neutre qui ne montre rien. Il lève les sourcils, mime un sourire, écarquille les yeux, pour trouver une réponse, une piste. Cet homme est-il sympathique ? A-t-on envie de lui parler ? De l’écouter ? Simon s’assoit sur le rebord de la baignoire, et baisse la tête en soupirant lentement. Comme souvent, une succession d’images lui traverse l’esprit, sans qu’il comprenne bien pourquoi, ni par quelle association d’idées. Il voit son enfance, son père, la fierté qu’il lui a montré quand il a lu sa première rédaction au collège, puis il ressent la chaleur du soleil de Tel-Aviv qui lui réchauffait le corps et le cœur quand il y couvrait les évènements, il entend la femme de John Stoke lui répéter doucement les derniers mots de son mari, voit le visage de Claire qui disparaît brutalement dans le claquement d’une porte. Simon ferme les yeux, comme pour tout oublier. Et puis… il entend la voix de Sarah. Elle était stagiaire au journal quand il était correspondant au Liban. Pendant des mois, il l’appelait tous les jours, ou presque. C’était son contact privilégié au journal. Le rédacteur en chef pensait que c’était bien pour elle, et puis un correspondant a des besoins qui nécessitent une écoute, un contact. Simon n’avait jamais vu Sarah, elle était arrivée au journal après son départ. Au début, il ne savait pas trop comment lui parler, donc il se limitait aux choses pratiques: un numéro de téléphone, le nom d’un membre de l’ambassade de France, un billet d’avion. Elle l’écoutait, essayait de devancer ses demandes. Au fil des semaines, Simon aimait de plus en plus ce rendez-vous, cette voix douce, calme, qui semblait le comprendre. Lors de la première série d’attentats, il la sentait sincèrement inquiète. C’est aussi à ce moment là qu’elle l’avait tutoyé. Simon en avait ressenti un immense plaisir. Cette voix lui devenait de plus en plus indispensable, il sentait une connivence s’installer, quelque chose se passer. Sans se voir, ils s’étaient rapprochés. Simon se remet à nouveau devant le miroir, immobile, il se regarde et dit à voix haute : « Le visage est un leurre ».
Soudain, on sonne à la porte. Simon hésite à ouvrir puis entend: «Un courrier pour vous! ». Il reconnaît la concierge de l’immeuble. Il entrouvre la porte et attrape le pli qu’elle lui tend: « Merci ». Il ouvre l’enveloppe et lit:
« Sorry Simon, I can’t write in French. Would you meet me this afternoon at 6pm, place de l’Opéra ? I need to talk to you. Cheers, Elen » [1]
Simon se demande comment Elen sait où il habite… le journal probablement. Et puis, de quoi s’agit-il ? Il pose la lettre sur la table et retourne dans la salle de bain. Avant de prendre sa douche il regarde à nouveau son visage dans le miroir. Il ne reconnaît pas le même homme que tout à l’heure. Est-ce le souvenir de Sarah, ou bien le message d’Elen ? Ses yeux ne répondent pas. Au moins, se dit Simon, on cherche à me parler.
A six heures précises, Simon sort de la bouche de métro place de l’Opéra. Il regarde la place d’un mouvement circulaire, mais elle est noire de monde. Il appelle Elen sur le numéro de téléphone qu’elle lui a laissé sur son mot: « Elen? Je suis là ».
Ils se retrouvent devant un bistro, boulevard des Italiens. Elen l’accueille avec un sourire éclatant. Simon se montre plus réservé, à la fois tendu et anxieux. Il pleut à verse. Ils se réfugient à l’intérieur. Les cheveux d’Elen sont mouillés, ses yeux brillent, et un plaisir maintenant plus discret éclaire son visage; elle regarde Simon dans les yeux, ne dit rien ; Simon se sent traversé. Pour masquer sa gêne il lui dit: « Tu voulais me parler? »
Elen fait un signe de la tête sans le quitter des yeux, puis répond:
- Euh… yes, yes.
- Je t’écoute.
- J’ai lu ton article dans le journal ce matin.
- Ah, ok. Tu as aimé ? dit Simon d’une petite voix.
- Indeed, yes! Elen semblait sérieuse, et ne quittait toujours pas Simon du regard. Puis après un court silence, comme pour le convaincre, elle ajoute avec son accent: « J’ai adoorré ».
- Simon se sent rougir, et dit : Ah, bien, très bien. Pourquoi ?
Elen commence en français mais, comme elle cherche ses mots, elle demande à Simon si elle peut lui expliquer en anglais. Simon acquiesce, et Elen reprend un air sérieux pour lui dire qu’elle a trouvé l’article très émouvant, très digne devant la douleur de cette femme ; et puis surtout que le journaliste ne prend pas parti, qu’il laisse le lecteur se faire une idée. Elle lui dit que généralement les journalistes n’écrivent pas comme ça, en tout cas pas en Angleterre. Une douce lueur illumine à nouveau son visage. Puis :
- Mais… il y a seulement une question que je voulais te poser, dit-elle ?
- Oui, laquelle ? dit Simon surpris
- Elen a l’air embêtée et finit par dire: « Le titre »
- Oui ? Simon attend.
- Pourquoi ce titre ? Qu’est-ce tu veux dire ?
- Le titre ? hmm… comment te dire ? Tu gardes ça pour toi, mais ce n’est pas moi qui ai écrit le titre. Je ne savais même pas qu’il avait été changé…
- Mais qui a écrit le titre alors ?
- Mon rédacteur en chef ; the editor in chief… rajoute Simon voyant les sourcils froncés d’Elen.
- Oh, I see, mais pourquoi a-t-il écrit ça ?
- Pourquoi ? répète Simon, je ne sais pas vraiment. C’est sans doute ce qu’il pense. Simon réalise qu’il ne se livre pas, qu’il reste sur une réserve que lui-même ne comprend pas.
- Il a le droit de faire ça, dit Elen, I mean changer le titre ?
- Simon esquisse un sourire, le rédacteur en chef a tous les droits Elen.
- Ok, dit-elle, mais c’est vrai que John Stoke avait une double vie ?
- Simon hausse les épaules en avançant la lèvre inférieure en signe d’ignorance : ça… je ne sais pas.
Elen reste silencieuse. Elle secoue la tête en baissant les yeux pour la première fois depuis le début de leur discussion, puis : J’aurais bien voulu savoir, pour mon enquête, ajoute-t-elle. Simon la regarde. Au bout d’un moment, il dit :
-Tu penses vraiment que mon article est bon ? Elen relève la tête brusquement:
- Absolument! Et puis devant le silence de Simon, elle ajoute : Tu crois que j’ai dit ça pour avoir des informations ? Je te jure que j’ai vraiment aimé ton article.
- Alors merci, dit Simon. Son visage se détend pour la première fois.
- Vraiment ! insiste-t-elle. Simon la regarde dans les yeux et lance :
- Tu fais quelque chose ce soir ? On mange ensemble ?
- Yes, dit-elle doucement.
En quittant le bistro, Simon repense à son image dans le miroir. Elle lui parait encore plus brouillée que ce matin. Est-ce lui ce journaliste qu’on trouve si formidable ? Ce journaliste qui n’aime pas ce qu’il fait, mais dont on semble aimer la voix ou les mots ? Et son regard ? Est-ce qu’on le remarque ?
Simon emmène Elen dans un petit restaurant de Montmartre, rue des Abbesses, à l’écart de la cohue de la place du Tertre. C’est un restaurant libanais où il va de temps en temps, lorsque les parfums orientaux lui manquent trop. Il prend alors un mezza, cet assortiment de plats qui regroupe toutes les saveurs du Moyen-Orient. Basem, le patron, les accueille chaleureusement : « Simon, mon frère ! ça fait un moment qu’on t’a pas vu, t’étais en reportage ? » Simon sourit en guise de réponse, fait une accolade, introduit Elen d’un geste de la main, puis montre une table à l’écart. Basem les installe et demande :
- Deux mezzas ?
- Parfait, répond Simon. Puis avec un large sourire il dit à Elen : C’est ce qu’il y a de mieux, même une anglaise aimerait ça !
- Ok then, dit-elle avec une moue dubitative.
Pendant le repas, Simon raconte son séjour au Liban, où il est resté près de deux ans. Elen pose beaucoup de questions, c’est une région du monde qu’elle ne connaît pas. Elle avoue même avoir peur d’y aller. Simon lui explique que c’est au contraire la région qui le fascine le plus.
- Pourquoi, dit-elle ?
- Pour des tas de raisons, dit Simon. En premier lieu nos origines judéo-chrétiennes, je me souviendrai toute ma vie de ce que j’ai ressenti lorsque j’ai posé ma main sur des pierres vieilles de plus de trois mille ans : j’avais l’impression d’entrer en résonance avec mon histoire ; j’ai eu beaucoup de mal à la retirer. Et puis le Moyen-Orient est le péché originel du monde occidental, Elen: c’est là que prennent source et se nouent tous les drames du monde depuis la fin de la première guerre mondiale. Ignorer le Moyen-Orient, ou en avoir peur, c’est se cacher nos réalités, nos incohérences, nos lâchetés.
Elen regarde Simon parler. Elle le voit différent de ce qu’il lui a montré jusqu’alors. Son visage se détend, s’ouvre, ses yeux brillent. Sa voix chaleureuse l’emmène loin de Paris. Portée par les saveurs et les odeurs s’échappant du mezza, elle voyage, elle découvre des réalités qu’elle ne soupçonnait pas.
- Pourquoi es-tu rentré à Paris ?
- Simon ne s’attendait pas à la question, il profite qu’il a la bouche pleine pour réfléchir à ce qu’il va dire…
- C’est le journal qui t’a fait rentrer, reprend-elle ?
- Non, disons… pour des raisons… personnelles, finit-il par dire.
Elen s’en veut d’avoir posé cette question.
- Tu n’y es plus retourné depuis ?
- Au Liban ? non. Mais un an après être rentré, je suis reparti en Israël, toujours pour le journal, pendant un an.
- C’était comment Israël ?
- Différent. En fait, j’avais la chance de connaître quelqu’un sur place. Ca permet de comprendre les choses plus vite.
- Un journaliste ?
- Non, une amie que j’avais rencontrée à Berlin.
- A Berlin ?! répète Elen étonnée.
- Oui, je sais c’est étrange. J’étais à Berlin pour le journal, et le week-end j’avais décidé d’aller à Auschwitz ; une promesse que je m’étais faite après avoir lu tous les livres de Primo Levi. J’avais peur d’y aller, mais ce week-end-là j’avais décidé de le faire. J’ai pris le train pour Varsovie. Dans le train, dans mon compartiment, se trouvait une femme avec ses deux enfants. Nos regards n’ont fait que se croiser une bonne partie du voyage, mais peu avant d’arriver à Varsovie, elle a engagé la discussion. Elle allait aussi à Auschwitz. Elle m’a dit qu’elle s’appelait Elit, qu’elle était israélienne, et qu’elle venait spécialement de Tel-Aviv. Nous avons fait le trajet de Varsovie à Auschwitz et visité le camp ensemble. Il y a bientôt dix ans, mais je revois toujours ses yeux lorsqu’ils ont croisé les miens dans le camp. J’y ai lu un mélange de peur et de révolte. C’est une des plus grandes émotions de ma vie.
- Je comprends, dit doucement Elen.
- C’est beau des yeux qui parlent… continue Simon en regardant dans le vide.
Après un long moment de silence, il se reprend :
- Donc, après le Liban, j’ai passé un an à Paris puis, lorsque j’ai décidé de repartir, j’ai demandé au journal de me trouver un poste au Moyen-Orient. Ils avaient besoin de quelqu’un à Tel-Aviv. J’ai appelé Elit avec qui j’avais gardé contact, et suis parti un an là-bas.
- J’aimerais bien lire les articles que tu as écrits quand tu étais au Moyen-Orient, dit Elen.
- C’est vrai ? Je te trouverai ça, répond fièrement Simon.
jp
(à suivre)
[1] Désolé Simon, je ne sais pas écrire en français. Puis-je te voir cette après-midi à 18h, place de l’Opera ? J’ai besoin de te parler. Salut, Elen.