© 2010 Joel Pinson

Dans les yeux de Simon – Episode 4

Le métro s’immobilise station Iéna. Simon se lève. Le quai est désert. Avenue d’Iéna, le trafic est intense, Simon aperçoit au loin les voitures des stations de radios déjà sur place.  Un cordon de sécurité filtre l’accès à l’ambassade. Simon montre sa carte de presse et se retrouve dans la salle de conférence. Le lieu est austère. C’est la première fois qu’il vient à l’ambassade d’Iran. Il n’a pas souvenir non plus d’une conférence de presse organisée en ces lieux. L’affaire doit être d’importance. La salle se remplit, la sécurité veille au grain et impose les emplacements des caméras aux chaines de télévision. On entend quelques commentaires acerbes en français, le ton monte lorsque l’attachée de presse de l’ambassade, une jeune femme, intervient auprès des services de sécurité pour calmer les esprits. Les quelques chaises mises à disposition sont vite occupées. L’attachée de presse annonce dans un français quasi-parfait que l’ambassadeur ne va pas tarder. La douceur de sa voix tranche avec la rigueur de son voile noir qui ne laisse paraître que son visage blanc. Soudain, les voisins de gauche de Simon se lèvent pour laisser passer quelqu’un qui veut visiblement s’asseoir sur la seule chaise libre de la rangée, à la droite de Simon. Simon se lève à son tour, et se retrouve nez à nez avec… « Jolis Yeux ».

- Hello again, dit-il, heureux de cette coïncidence.
- Hello again, dit-elle un peu décontenancée de se retrouver à nouveau avec Simon.
- Au fait, je m’appelle Simon, je suis journaliste. Et vous ?
- Je suis Elen, dit-elle.
- Journaliste ? dit Simon
- Hmm… not exactly, dit-elle rapidement. Visiblement elle ne souhaite pas continuer cette discussion.

Soudain, le silence se fait dans la salle. L’ambassadeur s’assoit à la table drapée d’un tissu noir. L’homme est petit, porte une barbe rase majoritairement blanche, et un costume sombre avec de fines rayures. Sa chemise blanche n’a pas de col, elle est fermée par un bouton à la base du cou.  Il sort un papier de sa poche, enfile des lunettes rectangulaires, et commence à lire sa déclaration en farsi[1]. Par moment il s’arrête pour que l’attachée de presse traduise. (Simon se demande comment Elen a pu passer la sécurité sans carte de presse.)

« Avant-hier, le corps d’un homme a été retrouvé à quelques mètres d’ici. Naturellement, la République Islamique d’Iran n’est en aucun cas, de près ou de loin, impliquée dans cette affaire. En conséquence, les insinuations du ministre français des affaires étrangères constituent un acte regrettable pouvant affecter la confiance des autorités iraniennes en la neutralité de la justice française. Concernant cette affaire, nous avons rappelé aux autorités françaises que les faits ont été commis à l’extérieur de l’ambassade d’Iran, c’est à dire en territoire français. Il ne serait donc être question de mêler la République Islamique d’Iran à ce qui semble s’apparenter à un règlement de compte d’ordre privé. »  L’ambassadeur replie le papier qu’il vient de lire et le range dans sa poche, pendant que l’attachée finit de traduire.

Une fois la traduction terminée, elle déclare alors que l’ambassadeur est prêt à répondre à deux questions : une de la presse écrite, et une de la télévision française. Simon saute littéralement de sa chaise, le bras droit levé. Son réflexe inouï lui vaut d’attirer immédiatement l’attention de l’attachée de presse qui lui fait signe de poser sa question : « Merci. Monsieur l’ambassadeur, selon la police, l’homme retrouvé mort devant l’ambassade d’Iran serait un employé de l’ambassade de Grande-Bretagne. Que vous inspire cette information ? » La salle murmure ; s’ensuit un profond silence pendant la traduction de la question. Puis, l’ambassadeur retire ses lunettes et regarde dans la direction de Simon. Le silence est intense. Un léger sourire traverse son visage qui redevient aussitôt sévère. Il donne sa réponse en regardant l’attachée de presse. La langue persane est douce et mélodieuse. Bien qu’il ne la comprenne pas, Simon en est toujours étonné : alors que le farsi écrit utilise en grande partie l’alphabet arabe, les sons produits par les deux langues sont complètement différents. L’attachée de presse vient interrompre la réflexion de Simon : « Cher monsieur, si un sans-abri était retrouvé mort devant le Palais de l’Elysée,  que vous inspirerait cette information ? ».

L’ambassadeur se lève à peine la traduction de sa réponse terminée et quitte la salle. Simon reste debout, sans autre réaction qu’un sourire figé. La salle se vide. Elen se lève à son tour et dit :

- Nice guy, hmm ? en regardant Simon.
- Oui, très sympa ! répond Simon avec un large sourire. Puis il ajoute :
- Puis-je vous offrir quelque chose, un café… ?
Elen réfléchit un court instant puis, en plongeant son regard bleu dans les yeux de Simon, répond avec ce charmant accent : « avec une plaisir ».

En marchant à côté d’elle, Simon ne revient pas de l’effet que ces yeux-là lui font. Il n’a pas ressenti une telle émotion depuis longtemps. Il ne sait que dire, et jette un regard en coin à Elen dont le visage lui parait radieux, détendu. Elle lui dit combien elle aime Paris, que c’est une ville merveilleuse. Simon sourit et ne répond pas ; il pense que son copain américain Kevin lui dit souvent la même chose. Simon demande si elle vit à Paris. Elle répond qu’elle vit à Londres, qu’elle est seulement arrivée ici il y a deux jours. Ils entrent dans un café. Simon s’assoit en face d’elle. La beauté d’Elen le tétanise ; il cherche ses mots :
- Vous avez trouvé votre ami ce matin ? lance-t-il enfin.
- Euh, oui. Enfin… sa femme.

Simon hésite puis lance :
- Votre ami, c’est le mort de l’avenue d’Iéna ? Elen semble embarrassée, elle ferme les yeux puis répond gravement:
- Okay. Ca n’est pas mon ami. J’enquête sur sa mort. Sorry
- Ah, fait Simon. Vous êtes de Scotland Yard ?
- Non. Je travaille pour la compagnie d’assurance qui assure les employés de l’ambassade de Grande-Bretagne.
- Je vois. En somme, nous cherchons la même chose, vous et moi ?
- Je ne sais pas, dit-elle. Que cherchez-vous ?
- La vérité, dit Simon avec un large sourire.
- Alors oui, dit-elle, nous cherchons la même chose.

En rentrant chez lui, ce soir-là, Simon pense à Elen. Il a du mal à se concentrer sur son travail depuis leur discussion avenue d’Iéna, ce que lui reproche vertement son rédacteur en chef d’ailleurs ! Il faut dire que cette affaire ne mène à rien, pense Simon : avec l’implication de la police française, de Scotland Yard, et les services secrets des deux ambassades, il serait miraculeux de trouver quelque chose… Il se demande si Elen pense comme lui, ou si elle a des informations intéressantes. Il n’a pas osé lui poser des questions au café ce matin. Il se dit, qu’une fois de plus, il va devoir utiliser une relation qui lui est chère pour obtenir des informations. Comme avec Pierre. C’est son problème à Simon, il n’aime pas fouiner, enquêter, poser des questions. Il a fait du journalisme pour témoigner, rapporter ce qu’il voit, ce qu’il comprend, ce qu’il sent. Correspondant, voilà ce qu’il aime être. Pendant des années, c’est ce qu’il fut: Washington, Téhéran, puis le Moyen-Orient, Liban, Israël. Mais une fois rentré à Paris, les choses ont changé : il court à la recherche « d’in-for-ma-tion » pour son rédacteur en chef ; les conférences de presse, les coups de téléphones, les « indics » dans les ministères, chez les magistrats, il a l’impression d’être un flic. Et lorsqu’en plus il doit « utiliser » ses amis ou des gens qui comptent pour lui, il n’y arrive pas. Il n’aime pas cette dépendance aux autres. C’est pour Claire qu’il est rentré à Paris. Ils se fréquentaient pendant son affectation en Israël. C’était alors une relation épisodique. Ils se voyaient lorsqu’il rentrait à Paris pour les vacances, quelques jours, ou un week-end. Claire en avait marre, elle avait besoin d’une présence à ses côtés, d’un homme à la maison. Simon hésita longtemps, mais il tenait à elle. Et il rentra. Depuis, Claire l’a quitté, et son boulot ne lui plait pas.  Un beau gâchis pense Simon… Les images défilent dans sa tête : Pierre qu’il n’avait pas vu si heureux depuis longtemps, Claire qui divorce de celui qu’elle a épousé après l’avoir quitté, le visage d’ange d’Elen. Simon se sent oppressé, il fait de grandes inspirations comme pour libérer quelque chose. Deux larmes glissent le long de ses joues.

Boulevard de Clichy. Presque machinalement, il se dirige vers la Cité Véron. Il passe sous l’enseigne et accélère le pas en direction de la maison de J. Stoke. Sans hésitation il sonne. La porte de la petite maison s’ouvre et une voix féminine demande : « Oui ? c’est à quel sujet ? » Simon, toujours derrière la grille du jardin, répond : «je voudrais vous parler de votre mari. » C’est sorti comme ça, sans réfléchir. Quel con ! pense Simon, je ne sais même pas si c’est sa femme ! Etonnamment, la voix répond : « Entrez ». Il traverse le jardin, monte les quelques marches, et se retrouve devant une femme vêtue de noir. Elle s’écarte pour le laisser entrer, et referme la porte derrière lui. Simon attend dans le vestibule, elle passe devant et se dirige vers la pièce principale sans un mot. Il la suit. Elle s’installe sur le sofa, et dit: « Asseyez- vous » en montrant   un fauteuil. Elle ne parle pas. Simon bredouille en quelques mots qu’il est désolé pour son mari, et qu’il est heureux de la rencontrer. Elle regarde Simon de ses yeux vides, cernés, qui semblent avoir beaucoup pleuré, et ne dit rien, comme absente. Il lui demande si elle accepterait de parler de son mari, de ce qui s’est passé. Elle fait un signe de la tête en approbation. Simon attend. Elle redresse les épaules, et semble faire un effort pour ouvrir la bouche. En inspirant lentement elle finit par dire:

- C’était un homme merveilleux. Toujours attentionné, calme, posé. Il disait qu’il aimait son travail, mais en parlait peu. Il y a quelques jours il semblait préoccupé… le soir, il restait assis sur ce fauteuil, en silence. Je ne savais que faire. Le lendemain j’osais lui demander: « qu’est-ce qui ne va pas John? ». Il leva les yeux vers moi et me répondit: « je ne sais plus qui je suis… ». Ce sont les derniers mots qu’il m’a dits. Le lendemain, il n’est pas rentré; au petit matin, la police m’a appelée pour me dire qu’on l’avait retrouvé mort.

- Que faisait votre mari, madame ?
- Nous n’étions pas mariés. Son travail ? Je ne sais pas très bien. C’était une sorte d’attaché culturel je crois… mais je ne sais pas vraiment ce que cela veut dire.

Elle hausse lentement les épaules et ferme doucement les paupières en disant ça, comme dépassée par les évènements. Simon est gêné, il a l’impression de mettre le doigt sur la douleur de cette femme; de lui faire dire qu’elle vivait avec un presqu’inconnu, quelqu’un qu’elle connaissait finalement peu. Il décide de ne pas aller plus loin, de ne pas insister. Et puis, comme il prend congé, il se retourne vers elle, lui tend une carte de visite, et lui dit: « si vous voulez dire des choses, ce que vous voulez, appelez-moi, je suis journaliste. Mais… ne vous inquiétez pas, je vous ferai lire ce que j’écris, si j’écris quelque chose… ». Elle prend la carte, et le regarde dans les yeux. Simon sourit, ses yeux à elle sont pleins de larmes.

En quittant la Cité Véron, Simon est comme soulagé. Il a l’impression d’avoir fait son boulot, tout en restant digne. Son rédacteur en chef ne serait sûrement pas d’accord; il aurait posé, lui, des tonnes de questions. Mais Simon voit les choses autrement. S’il n’aime pas trop ce qu’on veut lui faire faire, au moins il le fait à sa manière, en prenant le temps de comprendre les gens, d’établir un climat comme quand il était correspondant, et qu’on ne lui demandait pas une « in-fo » toutes les heures.

Le lendemain, l’article de Simon en première page du journal s’intitule: « Le mort de l’avenue d’Iéna: une double vie ? ». Le rédacteur en chef est l’auteur du titre. Dans l’article, Simon raconte sa rencontre avec celle qui partageait la vie de John Stoke, rien d’autre. Avant la publication, il l’avait appelée et lui avait lu l’article au téléphone. Elle avait dit : « c’est bien ».

jp

(à suivre)


[1] Le persan est la langue parlée en Iran, en Afghanistan, au Tadjikistan, au Bahreïn, et en Ouzbékistan. Il est appelé farsi en Iran et en Afghanistan.

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