Lorsqu’il passe sous l’enseigne émaillée, la Cité Véron semble encore endormie. Le contraste avec le bruyant boulevard de Clichy est saisissant : les oiseaux dans les arbres, et deux chats qui se chamaillent, sont les seuls bruits. La légère brise matinale chante dans les arbres. L’impasse pavée se termine par une villa dont on aperçoit l’entrée tout au bout. Sur la gauche, une succession de petits jardins donne à l’ensemble des airs de banlieue. C’est un curieux endroit que la Cité Véron ; elle abrite même un temple vaudou ! En avançant, Simon relève les noms sur les portails des jardins. Puis, à deux maisons de la fin de l’impasse, il voit une sonnette un peu de travers avec un nom sous le plastique jauni : « J. Stoke ». Cela ressemble aux indications de Pierre. Les persiennes bleues de la maisonnette sont fermées. Il est tôt, Simon n’ose pas sonner.
Soudain, à l’entrée de l’impasse il entend des pas sur les pavés. Au son, il s’agit de talons aiguilles. Pour ne pas attirer l’attention, il se dirige vers le boulevard, faisant mine de sortir de chez lui. Il voit maintenant clairement la silhouette de la visiteuse, elle semble chercher quelqu’un elle aussi, puisque qu’elle regarde tous les noms sur les portails, comme Simon il y a quelques minutes. Lorsqu’ils se croisent, leurs regards se rencontrent. Simon sourit, passe, puis se retourne brusquement.
- Hello, dit-il.
- Hello, un peu surprise.
- Vous allez bien ?
- Euh, on se connaît ? dit-elle avec un fort accent britannique
- Oui, hier matin, la conférence de presse.
- Oh yes !
- Vous cherchez quelqu’un ?
- Oui… un ami qui habite ici. Elle ponctue cette phrase par un joli sourire. Simon comprend qu’elle ne souhaite pas en dire plus.
- Ok, bonne journée, dit Simon.
- Have a good day ! répondit-elle.
Curieuse rencontre. Simon l’a reconnue au premier regard, il s’agissait de « Jolis Yeux », l’inconnue de la conférence de presse. En rejoignant le boulevard, Simon jette un œil discret dans l’impasse. La belle est arrêtée devant le domicile de « J. Stoke ». Elle sonne, attend puis tourne la tête en direction du boulevard. Aussitôt, Simon se lance dans le boulevard pour ne pas montrer qu’il la surveille. Puis il s’arrête, revient sur ses pas, et regarde l’impasse de l’angle du boulevard, pour ne pas être vu. L’impasse est déserte. Elle a dû entrer chez J. Stoke.
En arrivant au journal, le rédac-chef lui saute dessus.
- Tu aurais pu appeler hier après la conférence! Merde Simon ! Alors ?
- Pas grand-chose. Enfin, si. Il s’agit d’un employé de l’ambassade britannique.
- Merci !! Ca je sais, je lis les journaux et j’écoute les radios ! C’est tout ce que tu as ?! Il me faut des in-fos, tu entends ? Quand est-ce que vous le comprendrez, c’est un journal ici, et sans infos un journal c’est rien. C’est toujours la même chose, je…
- Il s’appelle J. Stoke et habite Cité Véron, dans le 18ème. C’est tout ce que je sais pour le moment, coupa Simon.
- Tu peux pas le dire tout de suite ?! Bon, tu me fais un entrefilet pour la une de demain, ok ? Conférence de rédac dans une heure.
Simon lève les yeux au ciel.
Une heure plus tard, tous les journalistes chefs de rubrique convergent vers la salle de réunion. Devant la porte, Simon aperçoit Claire. Il fait mine de ne pas la voir, elle l’appelle :
- Simon !
- Tiens, tu es là ! dit Simon les mâchoires serrées.
- Ben oui, pourquoi tu me dis ça ? Tu sais bien que le site participe aussi à la conférence.
- Oui, bien sûr, dit Simon en soufflant.
- Qu’est-ce que tu as Simon ?
- Rien, rien.
- Tu es sûr ?
- Oui. Puis après quelques secondes : « C’est juste que j’apprends des choses que j’aurais aimé que tu me dises »
- Ah bon ? Quoi par exemple ?
- Ton divorce par exemple.
- Et pourquoi, je devrais te le dire ?
- Parce que.
Le rédac-chef passe la tête depuis l’intérieur de la salle de réunion.
- Bon, vous venez, ou bien on prend rendez-vous ?
Tout le monde est autour de la table. Le rédac-chef en remet une couche sur les « in-fos ». Simon regarde Claire. Du coin de l’œil, elle voit qu’il la regarde, mais ne tourne pas la tête. Puis le chef lance sans préavis:
- Simon, pour l’affaire de l’ambassade, j’ai changé d’avis, on passe tes infos tout de suite sur le site, comme ça tout le monde les reprend au 13h. Ok ? Tu vois ça avec Claire. Pour la Une, on fera plutôt un grand article avec les autres infos que tu auras pêchées aujourd’hui. Parce que tu vas me trouver plus d’in-fos, on est bien d’accord ? Allez, au boulot ! Quand est-ce que vous comprendrez que c’est un journal ici !
Simon, ne répond pas et quitte la salle, suivi par Claire. Ils se retrouvent dans le bureau de Simon. Claire ferme la porte.
- C’est quoi ton problème avec mon divorce ?
- Rien, rien.
- Merde Simon ! Réponds !
Simon ne dit rien.
- C’est pas croyable ça, reprend Claire. Je te rappelle qu’on n’est plus ensemble depuis trois ans, ok ? Et que du coup, je fais ma vie comme je veux, ok ?
- Ok. Bon, pour le site, je t’envoie ça par mail dans un quart d’heure. Salut.
Claire tourne les talons et claque la porte.
La porte se rouvre presque immédiatement, Simon sourit intérieurement. Il lève les yeux et voit la tête hirsute du rédacteur en chef qui lance : « dernière minute, conférence de presse à l’ambassade d’Iran. Tu y vas. » La porte se referme, puis se rouvre à nouveau : « et après tu me trouves d’autres infos ok ? et tu m’appelles ! ». La porte se referme.
Simon s’enfonce dans le dossier de son fauteuil, la nuque en arrière, les yeux au plafond, et pousse un grand soupir. Les paroles de Claire résonnent encore dans sa tête. Il s’en veut d’avoir réagi comme ça. Trois ans, déjà ?
jp
(à suivre)